À Cergy, Emmanuelle s’installe face à une conseillère retraite, dossier bien rempli sous le bras. Cette secrétaire médicale de 59 ans vient de refaire une simulation sur un site officiel : sa date de départ à la retraite est soudain passée d’octobre 2028 à avril 2028. « Je devais partir en octobre 2028 et là, on me dit que ce sera avril 2028. Est-ce bien fiable ? », s’interroge-t-elle, mi-surprise, mi-sceptique. Comme beaucoup de futurs retraités nés dans les années 1960, elle se demande si elle a vraiment « gagné » un trimestre, voire plusieurs mois, sans rien faire… et surtout si ce bonus est réel ou seulement théorique.
En face d’elle, Lydie, conseillère Agirc-Arrco depuis près de vingt ans, confirme pourtant : le nouveau calcul est juste. Avec la suspension partielle de la réforme des retraites, certains assurés voient effectivement leur âge légal de départ reculer… dans le bon sens pour une fois. Résultat : des millions de personnes nées entre 1964 et 1968 découvrent qu’elles peuvent partir plus tôt que prévu, parfois jusqu’à six mois avant la date initialement annoncée.
Une « pause » dans la réforme des retraites qui change la donne
La réforme de 2023 prévoyait de repousser progressivement l’âge légal de départ de 62 à 64 ans et d’augmenter la durée d’assurance nécessaire pour une carrière complète jusqu’à 172 trimestres. Concrètement, de nombreux actifs pensaient déjà avoir tiré un trait sur un départ avant 63 ans.
Mais un coup d’arrêt est intervenu fin 2025 : la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a décidé de suspendre, à compter du 1ᵉʳ septembre 2026, le relèvement de l’âge légal à 62 ans et 9 mois. Cette suspension, qui agit comme un gel temporaire de la réforme, est prévue jusqu’en janvier 2028.
Cette « pause » concerne environ 4,8 millions de personnes nées entre 1964 et 1968. Pour elles, le calendrier est légèrement réajusté, et ce réajustement se traduit parfois par un départ plus tôt que prévu sur la base de la réforme de 2023.
Quelques exemples concrets permettent de mieux comprendre :
- Une personne née en janvier 1964 peut désormais partir à 62 ans et 9 mois dès le 1ᵉʳ octobre 2026. Elle devra valider 170 trimestres pour une carrière complète, au lieu de 171 initialement prévus.
- Pour les assurés nés au premier trimestre 1965, le gain est encore plus spectaculaire : près de six mois d’avance sur la date de départ prévue par le calendrier de la réforme, et deux trimestres de moins à valider.
- Les autres générations, de 1966 à 1968, regagnent en général environ trois mois, avec un âge de départ qui peut se stabiliser autour de 63 ans et 9 mois pour les plus jeunes de cette tranche.
En pratique, cela signifie que certains futurs retraités, qui avaient déjà fait leur deuil d’un départ avant une certaine date, découvrent aujourd’hui qu’ils peuvent partir plus tôt… à condition que leur carrière soit suffisamment complète.
« J’ai gagné un trimestre » : ce que cela veut vraiment dire
Dans les agences Agirc-Arrco, une question revient en boucle : « Est-ce que j’ai vraiment gagné un trimestre ? » Derrière cette formulation apparemment simple se cachent en réalité plusieurs notions différentes, que l’on confond souvent.
On parle de « trimestre gagné » pour désigner :
- Un trimestre d’âge légal : le droit de partir s’ouvre trois mois plus tôt. Par exemple, passer d’un départ possible en octobre 2028 à un départ possible en juillet 2028.
- Un trimestre de durée d’assurance : le nombre de trimestres requis pour obtenir une retraite à taux plein diminue. C’est le cas des personnes nées en 1964, qui ont désormais besoin de 170 trimestres au lieu de 171.
- Un trimestre réellement validé : il s’agit des trimestres effectivement acquis au fil de la carrière, grâce au travail, au chômage indemnisé, à la maladie, à la maternité, etc.
Ces trois dimensions ne se recoupent pas toujours. Prenons quelques cas concrets pour illustrer :
- Un assuré né en 1964 qui, au 1ᵉʳ octobre 2026, a déjà validé ses 170 trimestres pourra réellement partir plus tôt, sans décote. Pour lui, le trimestre « gagné » se traduit par un départ avancé et un montant de pension inchangé.
- À l’inverse, un assuré né en 1966, avec des périodes de chômage non indemnisé ou des interruptions de carrière, voit son âge légal reculer de trois mois (il peut demander sa retraite plus tôt), mais il n’a pas encore le bon nombre de trimestres. Il devra continuer à travailler ou à valider des trimestres pour éviter une minoration de sa pension. Dans ce cas, il a gagné du temps sur le papier, mais pas forcément dans la réalité de son départ.
- Enfin, certains actifs qui avaient anticipé la réforme de 2023 et prolongé leur activité au-delà du strict nécessaire se retrouvent avec des trimestres « en plus ». Eux ne gagnent pas réellement de trimestre en durée d’assurance, mais bénéficient d’une marge de sécurité pour partir dès que la nouvelle fenêtre s’ouvre.
Il est important de comprendre que le montant de la pension ne change pas du fait de cette suspension : la règle des 25 meilleures années pour la retraite de base reste en vigueur, tout comme le calcul des points pour la retraite complémentaire Agirc-Arrco. Ce qui change, c’est surtout le moment où on peut actionner le droit à partir avec ou sans décote.
Les simulateurs officiels, eux, doivent être mis à jour pour intégrer ces nouveaux paramètres. C’est ce décalage entre les anciennes projections et les nouvelles règles qui explique pourquoi certains assurés, comme Emmanuelle, constatent aujourd’hui un départ possible plusieurs mois plus tôt.
Agirc-Arrco en première ligne pour expliquer la nouvelle règle
Face à ces évolutions techniques et à la multitude de situations personnelles, l’Agirc-Arrco se retrouve en première ligne pour répondre aux interrogations des futurs retraités du privé. Pour y voir clair, le régime complémentaire a lancé une vaste opération d’information : la « Semaine des Rencontres retraite ».
Au programme : 25 000 entretiens gratuits d’une vingtaine de minutes, en face à face dans les agences ou à distance par téléphone ou en visio. L’objectif est simple : aider chacun à comprendre s’il fait partie de ceux qui bénéficient d’un bonus de quelques mois, voire d’un trimestre ou deux, et à quelle date il pourra réellement partir.
Dans chaque agence, une équipe d’environ neuf conseillers se relaie pour décortiquer les situations individuelles. Le déroulé est souvent le même :
- vérification de la date de naissance et de la génération (1964, 1965, 1966, 1967 ou 1968) pour voir si la personne est concernée par la pause de la réforme ;
- lecture détaillée du relevé de carrière, pour repérer les périodes manquantes, les arrêts, les temps partiels, les maternités, les périodes de chômage indemnisé ;
- consultation du relevé de points Agirc-Arrco, pour estimer la future pension complémentaire ;
- recalcul, selon les nouvelles règles, de la date de départ possible à taux plein et de la date à laquelle il serait financièrement pertinent de partir.
Les mêmes interrogations reviennent en boucle dans ces rendez-vous :
« Est-ce que je suis en carrière longue ? »
« Vais-je perdre si je pars dès que j’ai le droit ? »
« Est-ce que ma complémentaire va baisser si je pars avant 64 ans ? »
« Est-ce que j’ai vraiment gagné six mois ? »
Le rôle des conseillers est alors de traduire un jargon parfois complexe en informations concrètes : expliquer la différence entre âge légal, taux plein, décote, surcote, et montrer, chiffres à l’appui, si le trimestre supposément gagné est un avantage concret ou une simple marge théorique.
Pour certains, la nouvelle règle se traduit par une vraie bonne surprise : la possibilité de partir plus tôt pour s’occuper d’un proche, voyager ou entamer une nouvelle activité. Pour d’autres, le gain n’est que relatif, car ils doivent encore compléter leur durée d’assurance. Dans tous les cas, cette pause dans la réforme redessine le calendrier de départ de plusieurs générations, et mérite d’être analysée au cas par cas pour savoir si l’on fait partie de ceux qui, comme Emmanuelle, peuvent dire : « J’ai gagné six mois sans rien faire. »
Alexandreest notre rédacteur senior, spécialisé dans les reportages vidéo et les interviews exclusives. Avec une formation en communication et une passion pour les histoires humaines, il apporte une dimension visuelle et émotive à nos contenus.


À lire également
Investir dans une assurance vie à plus de 50 ans ?
Succession : 5 erreurs qui ruinent vos héritiers (et comment les éviter dès maintenant)