À 55 ans, Marie pensait pouvoir profiter d’une transition en douceur vers la retraite. Licenciée il y a deux ans, elle se retrouve aujourd’hui sans emploi, sans pension complète et avec seulement le RSA, soit 607,75 € par mois pour une personne seule. Incapable d’assumer son loyer parisien de 740 €, elle a dû rendre les clefs de son appartement et revenir s’installer chez sa mère, dans la petite maison familiale qu’elle avait quittée il y a plus de trente ans. Le cas de Marie illustre une réalité qui touche déjà plusieurs centaines de milliers de Français : le passage à vide des « Ni en Emploi, ni à la Retraite », souvent désignés sous l’acronyme NER.
Une catégorie en plein essor : les 55-64 ans « invisibles »
Selon les chiffres de l’Insee, près de 16 % des 55-69 ans se trouvaient, en 2021, sans travail et sans pension. Entre 60 et 62 ans, ce taux grimpe à 28 %. Ces seniors demeurent statistiquement méconnus : ils ne sont ni comptabilisés dans la population active, ni considérés comme retraités.
Pourtant, derrière ces pourcentages se cachent des parcours variés : cadres licenciés avant la soixantaine, employés fatigués par des métiers physiques, indépendants dont l’activité s’est effondrée, ou encore aidants familiaux qui ont arrêté de travailler pour soutenir un proche.
Pourquoi la trappe se referme-t-elle ?
- Allongement de la vie professionnelle : le recul progressif de l’âge légal de départ – aujourd’hui fixé à 64 ans pour les générations récentes – crée un sas de plusieurs années où il devient difficile de retrouver un poste stable.
- Santé fragilisée : près d’un senior NER sur quatre déclare une limitation fonctionnelle sévère, rendant la reprise d’activité complexe, sans pour autant ouvrir droit à une pension d’invalidité.
- Carrières hachées : interruptions pour maternité, chômage ou temps partiel non choisi entraînent des trimestres manquants et reportent l’accès à la retraite à taux plein.
- Discrimination liée à l’âge : en 2022, un CV de candidat de 58 ans reçoit en moyenne six fois moins de réponses positives qu’un profil identique de 35 ans, d’après une étude du ministère du Travail.
Des conséquences sociales majeures
Le passage forcé par la case minima sociaux précipite beaucoup de seniors dans la pauvreté. La DREES estime qu’un tiers des personnes NER vivaient sous le seuil de 1 128 € mensuels en 2015 ; la proportion avoisine 50 % pour les femmes seules.
Au‐delà des chiffres, les effets psychologiques sont lourds : perte de confiance, isolement, renoncement aux soins. Marie témoigne : « Je calcule chaque ticket de caisse. Même un rendez-vous chez le dentiste me fait hésiter ». L’accès au logement est aussi mis en péril : 12 % des 55-64 ans sans emploi ni retraite ont connu au moins un épisode de non‐paiement de loyer ou d’hébergement précaire au cours des deux dernières années.
Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?
- Valoriser l’expérience : des entreprises testent des contrats « mentors » où un senior encadre des juniors tout en travaillant à temps partiel, limitant le choc sur la masse salariale.
- Renforcer la formation continue : seulement 13 % des 55-64 ans participent aujourd’hui à une formation qualifiante, contre 31 % des 25-34 ans. Financer des parcours dédiés pourrait doubler ce taux, estiment certains économistes.
- Assouplir les dispositifs de fin de carrière : la retraite progressive ou le cumul emploi-retraite pourraient être rendus accessibles plus largement et plus tôt pour éviter la coupure totale de revenus.
- Accompagner la recherche d’emploi : des cellules spécialisées « Seniors » de Pôle emploi montrent que lorsque l’accompagnement est individualisé, 45 % des inscrits retrouvent un poste en moins d’un an, contre 28 % en suivi classique.
En attendant que ces mesures gagnent en visibilité et en efficacité, des milliers de personnes comme Marie continueront de naviguer dans cette zone grise, coincées entre un marché du travail qui les écarte et une retraite encore trop lointaine. La question n’est plus seulement économique ; elle touche à la dignité même de la fin de carrière et appelle une action collective résolue.
Alexandreest notre rédacteur senior, spécialisé dans les reportages vidéo et les interviews exclusives. Avec une formation en communication et une passion pour les histoires humaines, il apporte une dimension visuelle et émotive à nos contenus.


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